Le poker, un bluff culturel?

Posté par pokerdv le 16 septembre 2007

Le poker, un bluff culturel? dans Bruel 165

Le site « Evène » vient de publier un article intéressant (même si ce n’est pas le premier) sur le phénomène poker. Plusieurs points sont abordés : la démocratisation du jeu par internet, son aspect sportif, son côté spectacle…

Voici l’article complet :

Depuis deux ans, le poker s’est ouvert à un plus large public. Phénomène de mode considérable, les subtilités de ce jeu sont, contrairement aux apparences, loin d’être futiles. Pourrait-on, dès lors, envisager de le considérer comme un objet culturel ?

“Je vais essayer de vous révéler les secrets de ce jeu dont on dit qu’il faut cinq minutes pour l’apprendre et toute une vie pour le maîtriser.” Non, vous ne rêvez pas ! Votre interlocuteur n’est pas un vieux cow-boy texan mâchant sa chique mais le séduisant Patrick Bruel, en introduction d’un DVD entièrement consacré au poker. Egalement, on pourra trouver en abondance des livres sur la pratique de ce jeu, préfacés par des artistes ou des chroniqueurs de télévision. Sans parler du développement des programmes sur petit écran, avec confrontation de people ou d’amateurs. Si les stars n’hésitent pas à assumer leur penchant pour le poker, c’est qu’il est tendance, furieusement tendance, de le pratiquer dans l’intimité d’un strip-poker entre amis, en cash-game dans l’effervescence d’un cercle de jeu, dans la solitude d’une partie online ou dans la lumière d’un tournoi officiel au Bélagio (pourquoi pas ?).
Car aujourd’hui le poker, par sa variante la plus jouée – le Texas Hold’em -, ne se réduit plus à un simple jeu de hasard pour les truands de western ou les caïds de roman policier mais assume ses statuts éclectiques de divertissements de masse, de sport et peut-être même de phénomène culturel.

Le poker comme spectacle

Il n’est pas étonnant que la télévision, assujettie à l’audimat, s’adapte aux modes et aux désirs plus ou moins éphémères du public. En conséquence, ce n’est pas moins de six émissions consacrées à ce jeu, apparues en un peu plus d’un an et demi, qui confirmeront l’intérêt pour les bluffs et les carrés d’as. De la présentation du World Poker Tour sur Canal + aux parties live pour amateurs sur Direct 8 en passant par les tournois pour les “stars” sur Paris Première, les programmes se multiplient sans cesse avec un succès d’audience assuré, malgré les heures tardives. Le cinéma n’a pas non plus manqué de saisir l’opportunité avec des films tels que ‘Les Joueurs’ et le dernier James Bond (‘Casino Royale’) ou des documentaires comme le remarquable ‘That’s Poker’ du réalisateur Hervé Martin-Delpierre. Le poker inspire aussi l’art et la littérature, avec notamment l’exposition ‘Game is Life’ de Nathalie Lemaitre et le tome 2 du livre ‘Le Quatuor de Jérusalem’, de Edward Whittemore, dans lequel le destin de la Ville sainte se décide sur une partie de poker. On pourrait s’étonner malgré tout de l’intérêt que suscite la mise en scène d’un échange austère de cartes. Pourtant, force est de constater que ce jeu est devenu un véritable spectacle.

La démocratisation par Internet

Si le Net partage avec la télévision sa capacité à tout assimiler, il se moque ouvertement des frontières, agrandissant insatiablement le cercle des joueurs du monde entier. Il permet notamment de préserver l’anonymat et de relier de manière interactive un nombre infini d’internautes. Il semble que le réseau soit ainsi devenu le promoteur favori du jeu de cartes. Car le nombre de joueurs en ligne connaît une progression constante et ahurissante, pour le grand bonheur des sites (environ 450) qui ont vu leur chiffre d’affaires augmenter considérablement (plus de 300 millions de dollars par jour actuellement). Daniel Negreanu, joueur professionnel aux trois bracelets WSOP (un des plus prestigieux événements de poker, organisé à Las Vegas), témoigne de cette évolution : “Mon premier tournoi, c’était en 1998 (…) A l’époque c’était très différent : ça intéressait beaucoup moins les médias, il n’y avait pas tous ces magazines et pas Internet non plus. C’était juste une brève dans un journal local (…).” Et de s’inquiéter, car aujourd’hui “ce jeune type qui s’assied en face de moi, il a peut-être passé des milliers d’heures à jouer online, qui sait ?” (1) Il semble évident que débuter sur le Net comporte énormément d’avantages. Beaucoup n’ont ni les moyens ni l’opportunité de fréquenter des casinos ou des cercles de jeux. Au contraire, sur la toile nul besoin de smoking et de gros billets, les parties sont gratuites, l’argent virtuel et l’entraînement illimité. Il n’y a en conséquence rien à perdre à s’aventurer dans un monde qui pourrait rapidement devenir passionnant ou au moins provoquer un réel enthousiasme.
Mais il existe un paradoxe. Si le jeu online est responsable en majeure partie de cet engouement, il renvoie une image relativement tronquée du poker. Il semble le falsifier en l’amputant d’une donnée indispensable pour savourer pleinement les subtilités de ce jeu : la présence effective des autres joueurs.

Du divertissement au sport

Longtemps le poker a porté le fardeau du “facteur chance”. Fruit du hasard, il était un divertissement pour célibataire endurci ou pour les victimes béates de l’adultère. D’ailleurs la loi française, qui considère encore aujourd’hui le poker comme un jeu de hasard selon l’article 410, témoigne formellement de ce préjugé. Il existe pourtant un argument solide pour réfuter cet a priori : Comment expliquer que des joueurs tels que Phil Hellmuth ou Johnny Chan soient détenteurs de 11 bracelets WSOP pour le premier et de 10 pour le second ? Comment expliquer que les grands tournois connaissent régulièrement les mêmes finalistes ? Simplement, parce que le poker est loin d’être assujetti au coup de dés. Comme le disait Tristan Bernard : “Si le bridge est un jeu de hasard, le poker, lui, est un jeu de l’âme.” Notamment, il existe un terme précis définissant la rancoeur du recours à la chance lors d’un tirage de cartes : un “bad beat”.
Il y a surtout un cadre où la sincérité du jeu s’exprime dans toute son ampleur : quand le poker se fait sport, c’est-à-dire qu’il s’exerce lors d’un tournoi. Dans ce contexte, la compétition devient rude et les joueurs avertis ne laissent que très peu de chance aux amateurs ou aux acolytes du hasard. Le poker se révèle alors dans sa complexité et par la multitude de ses qualités : l’importance des probabilités (calcul de la cote du pot, des “outs”, etc.), l’endurance physique et mentale, la résistance à la pression, la stratégie et le contrôle psychologique qui est l’essence même de ce jeu. Car le poker n’est pas rapport entre un joueur et ses cartes mais bien maîtrise de la proximité avec l’autre.

Phénomène culturel ?

Attribuer au poker des qualités culturelles ferait sourire Hannah Arendt. Aucune oeuvre immortelle, aucun art sérieux, aucune activité créatrice ou spirituelle consistante ne semble pouvoir jaillir d’une combinaison de cartes. Alors comment pourrait-on en extraire un substrat culturel ?
Pour les pros, la chance n’a pas une place prépondérante (entre 20 et 30 %). Elle s’effacerait même de la donne si on considérait le choix de suivre (“call”), de relancer (“raise”) ou de se coucher (“Fold”) comme une initiative précédant irréversiblement le hasard (il faut bien tenter la chance pour qu’elle apparaisse).
Au demeurant, nombre de joueurs n’hésitent pas à affirmer que “le poker est un peu le reflet de la vie”. Chacun voulant essayer de connaître qui est l’autre, son identité. Et la singularité “philosophique” du poker réside peut-être dans cet exercice. Elle consisterait à tenter de réduire son adversaire tout en éprouvant l’infinité des possibilités de l’esprit ; deviner les cartes du joueur d’en face à travers ses choix, ses gestes et son regard tout en subissant l’impossibilité de le saisir absolument. Dans une société où le premier réflexe est de figer l’individu dans une identité, l’attrait pour le poker serait à la fois l’effet d’une pulsion structurelle (de consommateur) et paradoxalement un rappel à l’ordre éthique. Je veux deviner l’autre mais je reste perplexe devant une évidence : je ne peux saisir la réalité de ses pensées. Je crois pouvoir comprendre ses choix mais je me heurte à une

conscience cachée, malignement énigmatique. En conséquence, si le poker n’est pas générateur d’oeuvres concrètes ni de pensées profondes, il pourrait être interprété comme l’expression concrète du rapport que l’on entretient avec autrui. Loin d’un bluff, il serait plutôt une manière d’appréhender la culture par les actes, c’est-à-dire de la vivre.

Histoire de perspectives, chacun est libre de jouer au poker à sa convenance. Il ne faudrait pas non plus sombrer dans une vision trop idyllique, le rapport à l’argent demeure indéniable et sa qualité divertissante primordiale pour la majorité. On pourra, en revanche, estimer cette nécessité obscure qui pousse l’individu à évaluer insatiablement le mystère qui se cache derrière le regard ou le sourire d’un(e) adversaire. D’ailleurs, contrairement aux apparences, les lunettes de soleil ou les casquettes sont rarement utilisées pour jouer les frimeurs mais bien pour protéger le joueur des confessions naïves du visage.

(1) Les interviews et les chiffres proviennent de l’excellent magazine Poker pro (juillet 2007)

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